L'Anjou Agricole 07 mai 2014 à 08h00 | Par L'Anjou Agricole

Engagement - Les agriculteurs en marge des décisions publiques

Le sociologue François Sarrazin s’interroge sur la place de l’agriculture dans les collectivités et son poids politique dans les territoires ruraux*.

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Le sociologue François Sarrazin et Pierre Aguilas, président de l’Amoma 
Maine-et-Loire.
Le sociologue François Sarrazin et Pierre Aguilas, président de l’Amoma Maine-et-Loire. - © AA

L’agriculture peut-elle conserver un pouvoir décisionnel sur ses territoires ? Quel est son avenir dans l’espace public ? Pour François Sarrazin, sociologue et enseignant-chercheur à l’École supérieure d’agriculture (Ésa), le constat est sans appel : les élites agricoles, hier présentes, actives et influentes dans le domaine politique et au sein des collectivités, sont en voie de marginalisation. Les causes sont multiples. D’abord le désengagement des agriculteurs eux-mêmes, qui, par la professionnalisation du métier, consacrent l’essentiel de leur temps à leur exploitation. Privilégiant leur production et l’aspect économique, ceux-ci ont progressivement délaissé le domaine politique. Alors que leur place dans les territoires ruraux reste omniprésente, la rurbanisation et l’ancrage de nouvelles catégories de citoyens dans les campagnes a mené à un basculement des rapports de force. “Les gens du bourg n’estiment plus forcément qu’il y a besoin d’agriculteurs au sein du conseil municipal”, constate Régis Lebrun, éleveur bovin et nouveau maire de La Poitevinière. L’implication des agriculteurs dans les projets d’aménagement du territoire n’est plus prépondérante, et ceux-ci peuvent rapidement se trouver mis au banc. Pour Fabien Bossé, agriculteur et maire du Tremblay, “dans nos villages ruraux, le point de vue agricole passe encore. Mais il faut être vigilant dès les négociations à l’échelle des Communautés de communes pour garder un poids décisionnel.” De plus, les collectivités, qui sollicitaient auparavant les Chambres d’agriculture pour l’expertise des territoires, développent désormais leurs propres services d’ingénierie agricole. Les postes d’élus et de représentants se professionnalisent également, nécessitant des compétences de plus en plus élargies. Les agriculteurs ne sont alors plus aussi prêts à s’engager dans des mandats importants et chronophages. “Je consacre environ deux jours par semaine à mon mandat de maire, je dois réorganiser mon travail quotidien et me faire remplacer sur certaines périodes”, affirme ainsi Régis Lebrun.



“La fin de l’ancien monde”

Ce désenchantement du secteur agricole, constaté depuis les années 70, a mené à la fin de “l’ancien monde” selon François Sarrazin. Car l’idéal d’innovation et de fabrication d’élites agricoles pouvant représenter l’ensemble des agriculteurs depuis notamment les années 30 a progressivement été réduit à néant. La Jeunesse agricole catholique (JAC) et le Cerca (centre de formation à distance de l’Ésa) par exemple ont, jusqu’aux années 70, visé à former des leaders (“soyez des élites, devenez des chefs” pour slogan) autour de mouvements sociaux forts et de l’expansion du monde agricole. L’objectif étant de permettre, non seulement aux enfants d’exploitants agricoles mais plus encore à de jeunes autodidactes de devenir les futures élites. Des actifs informés qui anticipent les changements et qui, par leurs qualités de raisonnement et d’éloquence, peuvent représenter la population agricole. L’érosion de ces mouvement sociaux et les changements de modes de formation ont conduit depuis les années 90 à une nouvelle génération d’agriculteurs, plus diplômée, toujours au fait des innovations, mais ayant très peu de compétences politiques et un engagement militant souvent inexistant. Pour François Sarrazin, “il faut des mouvements conséquents et rassembleurs pour compléter l’éducation des jeunes agriculteurs”. En effet, ceux-ci ne sont plus des élites au sens où le sociologue les définit : “des citoyens capables de mobiliser les crédits publics et porteurs de projets, quitte à être en conflit avec une autre partie de la société”.



La nécessité de se regrouper

La situation quasi inverse est constatée aujourd’hui, lorsque les exploitants agricoles se trouvent confrontés à la présentation de projets (d’aménagement des espaces ruraux notamment) et portent une voix qui peut paraître non seulement contestataire mais parfois rétrograde face à des assemblées plus puissantes, par exemple aux mouvements écologistes. Les agriculteurs subissent ainsi depuis des années les répercussions des crises sanitaires et environnementales, et sont présentés comme incapables de maîtriser leur production, décrédibilisant ainsi la profession. De manière générale, Régis Lebrun se veut pragmatique : “nous ne représentons plus que 2 % de la population française, à partir de là notre voix est affaiblie. Même si notre force au niveau local reste notre possibilité de pouvoir modeler nos plannings plus facilement que des actifs salariés.” François Sarrazin se pose ainsi la question de savoir quels peuvent être les nouveaux leaders qui seraient capables de faire évoluer le monde agricole et lui permettre de conserver un poids dans la société. Pour lui, l’espoir vient forcément des regroupements, notamment au sein des bassins de production. “Il devient nécessaire de se rassembler et de fonder des partenariats avec la société locale pour faire partager un point de vue qui ne soit pas individuel mais partagé par un ensemble”, affirme-t-il. Il est alors avant tout primordial que les agriculteurs eux-mêmes se regroupent en grand nombre afin de comprendre de manière globale les enjeux de l’agriculture au sein d’une région ou d’une filière de production. Même si, pour Fabien Bossé, “les regroupements peuvent tendre à diluer les propos dans la masse”, François Sarrazin estime que c’est aujourd’hui une nécessité.  “Les agriculteurs doivent être capables d’entendre et d’analyser les différents points de vue, avis et opinions au sein de leur propre groupe. C’est la condition nécessaire pour faire part à la société publique d’une position homogène et cohérente et réussir à conserver un poids et un pouvoir décisionnel.”

Benjamin Rullier
* lors de l’assemblée générale de l’Association des membres de l’ordre du mérite agricole (Amoma).

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